Deuxième samedi de suite dans la rue. Et la semaine dernière, on s’était dit que les pancartes des meufs ne pourraient pas faire mieux.

Erreur.

Le 24 octobre, 410 000 personnes ont défilé en France selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon la CGT. À Paris, entre la porte d’Italie et la porte de Vincennes, ça fait 110 000 ou 250 000, selon qui compte. Nous, on a fait le trajet le nez en l’air et le téléphone à la main, comme d’habitude. Voilà les 17 meufs qui nous ont arrêtées en chemin, avec, sous chaque photo, d’où vient la punchline.

Celles qui prennent de la hauteur

Même réflexe que la semaine dernière : quand on ne voit rien, on grimpe. Et quand on ne peut pas descendre, on ouvre la fenêtre.

Une manifestante grimpée sur un lampadaire au-dessus de la foule agite un gilet jaune, immeubles et arbres d’automne en arrière-plan

Sur le lampadaire. Un gilet jaune à bout de bras, agité comme un drapeau au-dessus de tout le monde. Huit ans après les ronds-points, le gilet est toujours là, et c’est une meuf qui le tient.

Une femme sur un balcon parisien tient un bébé dans les bras, une pancarte « Liberté de manifester » accrochée à la rambarde

« Liberté de manifester. » Au balcon du 107 bis, avec le plus jeune soutien du cortège dans les bras. On ne sait pas si le bébé a signé la pancarte, mais il avait l’air d’accord.

Une façade de briques rouges, une pancarte « La Nation c’est le peuple » tendue à une fenêtre et, deux étages plus bas, une femme qui regarde le cortège

« La Nation, c’est le peuple. » Tendue à la fenêtre d’une tour de briques, à quelques rues de l’arrivée. Deux étages plus bas, une voisine a ouvert sa fenêtre pour nous regarder passer. Elle aussi, elle faisait partie du cortège.

Celles qui ont des références

Une bonne pancarte, c’est souvent un film, un manga ou une citation qu’on tord dans le bon sens.

Une manifestante de dos brandit une pancarte en carton « Moi, moche et méchant » avec une caricature d’Emmanuel Macron, un petit bonhomme dessiné au-dessus

« Moi, moche et méchant. » Le titre français du dessin animé de 2010 avec Gru et ses Minions, repeint à la gouache rouge avec une caricature présidentielle. On vous laisse deviner qui joue les Minions.

Une manifestante tient une pancarte avec le dieu de la mort Ryuk du manga Death Note et le texte « Kira, t’as oublié les fachos »

« Kira, t’as oublié les fachos. » Dans Death Note, Kira tue les criminels en écrivant leur nom dans un carnet, sous l’œil du dieu de la mort Ryuk, dessiné ici pomme en main. Vingt ans après le manga, une lectrice lui signale un oubli dans la liste.

Une manifestante en keffieh, sac Hello Kitty rose à l’épaule, brandit une pancarte peinte avec Doflamingo de One Piece et le texte « Celui qui gagne cette guerre devient la justice ! »

« Celui qui gagne cette guerre devient la justice ! » Doflamingo, le grand méchant à plumes roses de One Piece, pendant la guerre de Marineford : les pirates sont-ils les méchants, la Marine les gentils ? Celui qui gagne décide. Peinte à la main, avec un sac Hello Kitty à l’épaule pour la cohérence du cortège.

Une jeune femme en doudoune brandit deux pancartes : une bouche rouge « Eat the rich » et « C’est mon seul régime »

« Eat the rich, c’est mon seul régime. » La phrase est attribuée à Rousseau depuis deux siècles. Sauf que Rousseau était mort depuis quinze ans quand Chaumette l’a lancée, en octobre 1793. Peu importe l’auteur : le régime, lui, n’a jamais été aussi tendance.

Une manifestante de dos, casquette bleue, lève une pancarte « Jusqu’ici tout va bien, mais l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage »

« Jusqu’ici tout va bien. Mais l’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » La Haine, 1995, la citation en entier cette fois. La semaine dernière, une autre meuf avait corrigé la fin. Celle-ci préfère prévenir sur la réception.

Une manifestante aux cheveux roux porte une grande tête de Hello Kitty en papier mâché, un œil crevé et ensanglanté, nœud rose sur la tête

Hello Kitty, version maintien de l’ordre. Tête en papier mâché, nœud rose, et un œil en moins. Le 17 octobre, à Mulhouse, une meuf de 17 ans a perdu l’usage d’un œil. Hello Kitty n’a pas de bouche, mais là, elle n’avait pas besoin de parler.

Une manifestante aux cheveux roux, de dos, tient une pancarte en forme de tête de chat « Chat alors ! Encore une bavure ! »

« Chat alors ! Encore une bavure ! » Pancarte découpée en forme de tête de chat, jeu de mots assumé. Le chat, lui, retombe toujours sur ses pattes. Pas tout le monde.

Celles qui répondent

À une insulte, à une étiquette, à une saison. Elles ont pris le temps, et un bon feutre.

Une manifestante souriante brandit une pancarte en carton « Martine finit en GAV pour avoir exercé son droit de manifester », en lettres violettes

« Martine finit en GAV pour avoir exercé son droit de manifester. » Une Martine, forcément, on s’est arrêtées. Le titre parodie les albums pour enfants, et ce samedi, près de 1 000 personnes ont été interpellées en France selon le ministère de l’Intérieur. Martine n’était pas la seule.

Deux femmes de dos, l’une aux cheveux gris avec une pancarte rouge « Je suis extrême ultra supra giga méga de gauche », l’autre en doudoune vert fluo

« Je suis extrême, ultra, supra, giga, méga de gauche. » Quand on te colle une étiquette, autant la porter en grand dans le dos. Elle a les cheveux gris, la pancarte rouge et visiblement pas l’intention de modérer quoi que ce soit.

Une manifestante de dos, capuche noire, brandit une pancarte « Bodycount + infini, tellement l’État nous baise »

« Bodycount + ∞, tellement l’État nous baise. » Le bodycount, c’est le nombre de partenaires qu’on reproche aux meufs et qu’on félicite chez les mecs. Elle a trouvé le seul cas où tout le monde est d’accord sur le chiffre. Sur le double standard du langage, on avait déjà quelques exemples.

Une manifestante aux cheveux bouclés, bonnet noir, lève une pancarte en carton « Début des raclettes, fin des raclures »

« Début des raclettes, fin des raclures. » Fin octobre, la saison change. Elle propose un calendrier simple : on sort le fromage, on range le reste.

Celles qui viennent à plusieurs

On ne manifeste jamais vraiment seule. On vient avec ses gos, ses copines, et parfois avec son utérus comme argument.

Trois amies côte à côte sur la chaussée avec leurs pancartes : « I will not be remembered as a woman who shut her mouth », une pancarte sur les lanceurs de balles de défense et une troisième « On veut vous ouvrir les yeux mais vous nous rendez aveugles »

« I will not be remembered as a woman who shut her mouth. » Trois copines, trois pancartes, dont celle-ci, en anglais : on ne se souviendra pas de moi comme d’une femme qui a fermé sa bouche. Vu comment Wikipédia se souvient des femmes, c’est une précaution utile. À côté : « On veut vous ouvrir les yeux, mais vous nous rendez aveugles. »

Vue de dos sur une foule compacte sous la pluie, une pancarte en carton « Toutes mes gos contre les fachos » avec des flammes dessinées

« Toutes mes gos contre les fachos. » Sous la pluie, bandana rouge, et le groupe au complet derrière la pancarte. Les green flags d’une vraie amitié, version samedi après-midi.

Une manifestante de dos, casquette bleue et veste en jean, lève une pancarte « Les lacrymos attaquent aussi nos utérus » avec un utérus dessiné en colère et la mention « règles perturbées, crampes, saignements »

« Les lacrymos attaquent aussi nos utérus. » Règles perturbées, crampes, saignements, et un utérus dessiné qui fait la gueule. C’est exactement ce qu’on racontait trois jours plus tôt avec les 750 témoignages du collectif Lacrymos de sang. Le sujet est sorti du Mag pour monter sur une pancarte. C’est à peu près le plus beau compliment qu’on puisse nous faire.

Et toi, t’y étais ?

Deux samedis, deux cortèges, et à chaque fois les mêmes meufs qu’on ne voit jamais dans les bilans officiels : celles qui grimpent, celles qui dessinent, celles qui tendent un carton à leur fenêtre. Depuis le 8 mars 1917, c’est un peu toujours la même histoire : elles sont là, et elles prennent toute la place.

Si tu y étais, raconte-nous sur Les Martines la meuf ou la pancarte qui t’a marquée.

T’y étais ? Quelle pancarte t’a fait lever le poing cette fois ? Raconte-nous.