Une femme se lève. Elle ajuste sa robe noire, son rabat blanc, et elle plaide. Pour un homme accusé d’avoir détruit une autre femme.

Avoue, ça fait un petit court-circuit dans ton cerveau

Ce qui suit n’est pas un procès. C’est un questionnement. On n’accuse personne ici, on regarde juste ce que ça réveille.

Oui. Oui. Oui. Mais…

Oui, tout le monde a droit à une défense. Oui, la justice doit être juste. Oui, une avocate fait son taf.

Mais…

Commençons par les “oui”, parce qu’ils sont solides. Le droit d’être défendu n’est pas une politesse de prétoire, c’est l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme : toute personne accusée est présumée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été légalement établie, et elle peut se défendre elle-même ou être assistée d’un défenseur de son choix. C’est ce même article qui a fait ressortir des innocents de prison, et c’est lui qui te protégerait si on t’accusait à tort demain matin. Impossible de le retirer à celui qu’on trouve odieux sans le retirer à tout le monde.

Ça oblige à surveiller ses mots, aussi. Tant qu’un tribunal n’a pas tranché, on n’écrit pas :

un violeurun homme accusé de viol

Une avocate pénaliste et une journaliste en ont fait un livre entier en février 2025 : Comment pouvez-vous les défendre ? Les monstres n’existent pas, les indéfendables non plus… Le titre, c’est littéralement la phrase qu’on leur balance au dîner de famille.

La neutralité, ce filtre Insta

La justice se dit neutre. Mais les voix qui la font vivre, elles, ne le sont jamais tout à fait.

C’est c’la oui c’est c’la !

Un monde qui a bâti sa justice, ses médias et ses récits sur la parole des hommes n’a pas de neutralité à offrir. Il a un réglage par défaut, ce qui n’est pas la même chose. Comme un filtre Insta : ça rend tout plus lisse, mais ça cache la réalité.

Être neutre, c’est déjà prendre parti.

Le petit “ou” qui nous piège toutes

Regarde comment la question est posée, sur les plateaux télé comme aux repas du dimanche. Soit tu défends les femmes, soit tu défends la présomption d’innocence. Choisis ton camp, madame. Une avocate parisienne qui plaide des deux côtés de la barre a répondu à ce chantage mieux que personne.

On peut défendre à la fois les femmes et la présomption d’innocence.

Élodie Tuaillon-Hibon, avocate, Actu-Juridique, 2022

C’est le titre d’un entretien d’Élodie Tuaillon-Hibon, qui ajoute qu’il n’y a aucun conflit entre les deux et que prétendre le contraire la rend furieuse. On la comprend. Ce “ou” n’est écrit nulle part dans le droit. Il vit dans le débat public, et il sert surtout à faire taire celles qui posent des questions.

Une meuf nous a écrit en commentaire que les agresseurs choisiraient volontiers une femme pour les défendre, histoire d’avoir une caution vivante à côté d’eux à la barre. On te la rapporte telle quelle, parce que c’est exactement ce que ça réveille chez beaucoup d’entre nous. Mais on ne te la vend pas comme un fait : aucune donnée ne documente une stratégie de ce genre. C’est une intuition, pas une preuve, et la différence compte.

Décembre 1900 : la robe noire, c’est tout frais

Petit rappel qui remet tout à plat. En novembre 1897, une docteure en droit se présente devant la cour d’appel de Paris pour prêter serment. Refusée. Motif, en substance : la loi ne prévoit pas que les femmes exercent ce métier, jugé bien trop viril pour elles.

Page illustrée de journal ancien titrée « La femme-avocat », avec le portrait en médaillon de Jeanne Chauvin entouré de six scènes de tribunal « La femme-avocat. Mlle Jeanne Chauvin », page du supplément littéraire illustré du Petit Parisien du 3 janvier 1897.

Elle s’appelait Jeanne Chauvin, et la presse illustrée la surnommait déjà “la femme-avocat” près de quatre ans avant que ce soit légalement possible. Il a fallu la loi du 1er décembre 1900 pour que les femmes diplômées en droit puissent enfin prêter serment. Olga Petit passe la première, quelques jours plus tard. Jeanne Chauvin la suit le 19 décembre 1900, et c’est elle qui plaide la première, en janvier 1901.

Gravure colorisée d’une femme en robe d’avocate levant la main droite pour prêter serment, devant plusieurs rangées d’hommes en robe « Au Palais. Le serment d’avocat de Melle Jeanne Chauvin », gravure d’après un dessin de Louis Rémy Sabattier, publiée dans L’Illustration du 22 décembre 1900.

0femme autorisée à plaider en France avant la loi du 1er décembre 1900
vs
58,8 %de la profession d'avocat, chiffres clés du Conseil national des barreaux

Regarde bien la date. Ce n’est pas l’Antiquité, c’est à peine cent vingt-cinq ans. Et regarde qui remplit les bancs derrière elle sur le dessin : la “neutralité” de l’institution, à ce moment-là, était déjà un point de vue.

Prima Facie, ou la question qui te revient en pleine figure

Une meuf nous a recommandé une pièce de théâtre en commentaire, et elle a eu mille fois raison (TW violences sexuelles, évidemment). Ça s’appelle Prima Facie, c’est une pièce en solo signée Suzie Miller, avocate pendant une quinzaine d’années avant d’être autrice, créée en 2019 à Sydney.

Son personnage s’appelle Tessa Ensler. Pénaliste redoutable, spécialisée dans la défense d’hommes accusés d’agressions sexuelles. Elle fait juste son travail, très bien. Jusqu’au jour où elle est elle-même agressée et se retrouve de l’autre côté de la barre, dans une machine dont elle connaît par cœur chaque rouage.

C’est un épisode de Black Mirror en faiiiit ???

La pièce a raflé l’Olivier Award de la meilleure nouvelle pièce en 2023 à Londres, et Jodie Comer a décroché le Tony Award de la meilleure actrice pour le même rôle à Broadway. Elle se joue aussi en français, au Théâtre Montparnasse, traduite par Dominique Hollier et Séverine Magois. Si tu te demandais si la question était franco-française : non.

La sororité, c’est pas automatique. C’est un choix.

Entre faire son job et prendre position, il y a parfois tout un monde d’intention. Certaines font juste leur taf. D’autres portent toute une histoire sur leurs épaules.

On parle souvent de “solidarité féminine” comme d’un réflexe biologique qui se déclencherait tout seul entre nous. Ça ne l’est pas. La sororité, c’est un choix, et un choix, ça se refait chaque jour, dans chaque phrase.

Dans un monde où on a longtemps dit aux femmes de se taire, chaque mot et chaque silence comptent. Pas besoin d’être parfaites. Juste de se souvenir que si on peut plaider aujourd’hui, c’est parce que d’autres femmes ont ouvert la voie avant nous. Et que d’autres, après elles, ont pris la parole même quand c’était plus simple de se taire.

Alors non, on ne va pas trancher à ta place. Ce n’est pas un procès, c’est un questionnement, et il tient en une seule question : de quel côté de l’Histoire on veut que nos voix portent ?

Pour Delphine Jubillar 💜, disparue en décembre 2020, tuée par son mari Cédric, condamné le 17 octobre 2025. Et pour toutes celles dont on parle au passé.

Ici, tu as le droit de penser à voix haute

Cette question-là, tu ne la règles pas toute seule dans ta tête à 23 h. Elle se discute, elle se retourne, elle change de forme dès que quelqu’une d’autre te donne son angle — comme quand on parle de violences faites aux femmes, un sujet qu’on ne devrait jamais porter seule non plus. C’est exactement ce que sont Les Martines, la safe place où les femmes parlent sans se faire juger : un endroit où tu poses un sujet qui te court-circuite sans qu’on te demande de choisir un camp avant la fin de ta phrase.

Envie de débattre justice, sororité, ou n’importe quel truc qui te retourne le cerveau, et de te faire des amies qui ne lèvent pas les yeux au ciel quand tu poses une vraie question ? Rejoins Les Martines, le réseau social entre femmes où on prend toute la place, et la parole avec.