Les lacrymos en manif, c’est pas nouveau. Do, ré, mi, fa, sol, lacrymo : on connaît la chanson.

Mais depuis le début du mouvement lycéen, en septembre, des centaines de meufs, celles qu’on croise en manif avec leurs pancartes, racontent la même histoire. Pas celle des yeux qui piquent. Une autre, qui se passe plus bas.

Le lendemain de la manif

Ça commence toujours pareil. Tu rentres chez toi, tu passes à la douche, tu te dis que c’est fini. Et puis le lendemain, ou le soir même, ton corps te rappelle que non.

Des règles qui débarquent sans prévenir, dix jours en avance, parfois sous pilule. Des crampes de l’enfer, du genre à te plier en deux dans le métro. Des saignements chelous, abondants, qui ne ressemblent à rien de ce que tu connais. Et certaines parlent carrément de fausses couches.

Cortège de la manifestation du 17 octobre 2026 à Paris, une pancarte en carton « Dette public, mépris privé » brandie au premier plan Manifestation du 17 octobre 2026 à Paris. Le cortège se détourne rue de Lancry, la place de la République étant noyée sous les gaz lacrymogènes.

Pendant longtemps, ces histoires se racontaient entre copines, à voix basse, avec un gros doute au bout : c’est le stress, non ? Et puis un collectif a fait ce que personne n’avait fait avant : il a demandé aux meufs de raconter. Toutes. En même temps.

750 témoignages en 10 jours

Le collectif s’appelle @lacrymos_de_sang. Derrière, des militantes, des scientifiques et des pros de santé, réunies autour de la journaliste Eva-Luna Tholance, celle qui avait déjà signé en 2020 une enquête pour StreetPress au titre qui dit tout : Ce que les gaz lacrymogènes font à nos utérus. À l’époque, elle avait recueilli 145 témoignages à Paris en un mois. On y reviendra.

Début octobre 2026, le collectif ouvre une enquête participative, anonyme.

750témoignages en 10 joursRécoltés par @lacrymos_de_sang, un collectif féministe

Crampes, règles en avance, saignements hémorragiques, et dans certains cas des grossesses interrompues.

750, ce n’est pas une étude scientifique, et le collectif est le premier à le dire. C’est un signal. Un énorme signal. Et devine quoi : il n’est pas le premier.

Et aux États-Unis, même chanson

En 2020, les manifs Black Lives Matter sont noyées sous les gaz, à Portland surtout. Des chercheuses de l’Université du Minnesota et du Planning familial américain lancent alors une enquête auprès des personnes gazées pendant les manifs de 2020 et 2021. 1 276 personnes sont retenues pour l’analyse, publiée en août 2023 dans la revue Frontiers in Epidemiology.

Résultat ?

69 %de crampes utérines après l'exposition
vs
55 %de règles arrivées en avance

Et encore 19 % de règles en retard, 30 % de seins douloureux. Au total, 83 % des personnes interrogées rapportent au moins un de ces symptômes. Plus tu as été gazée de jours d’affilée, plus les chances d’en avoir grimpent. Les autrices précisent bien que leur enquête ne prouve pas la cause, mais qu’elle « indique une relation » qu’il faut maintenant étudier sérieusement.

Une deuxième étude, toujours à Portland, publiée en 2021 dans BMC Public Health, dit la même chose avec d’autres chiffres : sur 1 650 personnes menstruées gazées, plus d’une sur deux a vu ses règles changer dans la foulée.

Paris, Portland, Minneapolis. Mêmes gaz, mêmes utérus, même histoire.

Le gaz CS, celui des lacrymos ? Même pas 1 000 études

Là, tu te dis qu’avec un produit balancé sur les foules depuis des décennies, la science doit avoir une bibliothèque entière dessus.

Et bah non.

Alexander Samuel est docteur en biologie et prof de maths. Pendant les gilets jaunes, en 2019, il entend des rumeurs de cyanure dans les grenades et décide d’aller voir la littérature scientifique sur le gaz CS, la molécule des lacrymos.

Je me suis rendu compte qu’on ne passait pas le millier de résultats.

Alexander Samuel, docteur en biologie, Allo Docteurs, 21 octobre 2026

Même pas mille résultats. Pour une molécule, c’est ridicule. Et pour ce qui est des effets sur le cycle menstruel, on peut compter sur les doigts d’une main. Remarque, le clitoris a bien disparu des manuels d’anatomie pendant 61 ans : la science qui oublie le corps des meufs, on connaît.

Nuage de gaz lacrymogène en haut des Champs-Élysées, une grenade encore en l’air au-dessus des manifestants Manifestation des gilets jaunes du 16 mars 2019, Champs-Élysées, Paris. Échauffourées et gaz lacrymogènes.

Pourquoi si peu ? Parce que pour étudier un produit, il faut savoir ce qu’il y a dedans. Et là, ça coince. Comme pour les crash tests de voitures faits sur des mannequins d’homme, personne n’a jugé utile de regarder ce que ça faisait à un corps de meuf.

La recette exacte des grenades utilisées en France ?SecrèteLes dosages ?Secrets aussi

Amnesty International a posé la question aux fabricants et au ministère de l’Intérieur en 2024. Réponse : rien. Samuel, lui, avance une hypothèse : le corps transformerait le gaz CS en cyanure, ce qui priverait les cellules d’oxygène et pourrait expliquer que l’utérus se contracte et saigne. Hypothèse pas encore validée par ses pairs, il le dit lui-même : « on est au tout début ».

Au tout début. En 2026. Pour un produit qu’on respire en manif depuis des décennies.

Et tout ça, c’est légal ?

Accroche-toi.

Le gaz lacrymogène est un agent de lutte antiémeute. La Convention sur l’interdiction des armes chimiques, signée en 1993 et ratifiée depuis par presque tous les pays du monde, interdit noir sur blanc de l’utiliser « en tant que moyen de guerre ». Une armée qui gaze une tranchée ennemie commet un crime.

Et la même convention autorise ces agents pour le maintien de l’ordre intérieur.

En clair : ce qu’une armée n’a pas le droit de lancer sur des soldats, la police a le droit de le lancer sur toi.

Interdit à la guerre, autorisé en manif. Cherchez l’erreur.

La rédac des Martines

Manifestants place de la République à Paris dans la brume des gaz lacrymogènes, une perruque arc-en-ciel au premier plan et un drapeau français noirci en arrière-plan Place de la République, Paris, 17 octobre 2026. Les manifestants se rassemblent au milieu des gaz lacrymogènes.

Choisir entre ta voix et ton cycle ? On refuse

Résultat : des meufs hésitent à retourner en manif. Pas par peur de la police. Par peur de ce que leur corps va faire après.

Et ça, c’est le vrai scandale de cette histoire. Un produit dont on ne connaît pas la composition, que la science n’a presque pas étudié, et qui fait saigner une personne gazée sur deux, ça devient de fait un ticket d’entrée à la manif réservé aux mecs. Les sales connes qui dérangent depuis deux siècles n’ont jamais eu besoin de permission pour descendre dans la rue, mais là, on leur fait payer en crampes. Les meufs, elles, paient en crampes.

On veut les deux. La rue et le cycle. Et des réponses.

Si tu y vas samedi, on s’équipe

En attendant que quelqu’une se décide enfin à étudier le sujet, voilà ce qu’on sait pour limiter la casse. C’est le kit conseillé par les médecins d’Allo Docteurs, pas une recette de grand-mère.

Avant

  • Des lunettes qui collent au visage : ski, plongée ou bricolage. Les lunettes de soleil, ça compte pas.
  • Un masque A1P3, celui des rayons bricolage. Tes masques covid, chirurgical ou FFP2, ne filtrent pas le gaz.
  • Pas de lentilles de contact, le gaz se coince dessous.
  • Enceinte ? Tu évites l’exposition. Pareil pour les enfants.

Après

  • Pas touche aux yeux : rince-les au sérum physiologique, sans frotter.
  • Les fringues, direct à la machine.
  • Douche complète à l’eau et au savon, cheveux compris.

Et si ton corps fait n’importe quoi dans les jours qui suivent, saignements, douleurs, retard : sage-femme ou médecin, en précisant que tu as été gazée et quand. Ce n’est pas dans ta tête.

Un témoignage, c’est une donnée

Si tu as vécu ça, contacte @lacrymos_de_sang. Leur enquête est ouverte, anonyme, et leur plan est simple : récolter des données, puis plaider pour l’interdiction de ces gaz en manif. Parce qu’une donnée, c’est une chose qu’on ne peut plus balayer d’un c’est le stress. Et des données, ça oblige à chercher.

La prochaine fois qu’on te sort que les lacrymos « ça pique juste les yeux », réponds juste : sur 1 276 personnes gazées aux États-Unis, 69 % ont eu des crampes utérines et 55 % des règles en avance. ( Popcorn prêt 🍿 on attend sa réponse )

Et toi, t’as déjà vécu ça ?

Règles en avance, crampes de l’enfer, saignements chelous après une manif : si ça te parle, tu n’es pas seule, et ce n’est pas dans ta tête. Ici, personne ne te demande de prouver ta douleur avant de te croire. Raconte-le à @lacrymos_de_sang pour faire grossir l’enquête. Et raconte-le sur Les Martines, entre meufs qui ont vécu pareil, pour que plus aucune n’ait à entendre « c’est le stress ».

T’as déjà eu ça après une manif ? T’en penses quoi ? Raconte-nous.