Aujourd’hui, la France célèbre le travail. Les fiches de paie, les CDI, les CDD, les acquis arrachés à coups de grèves. Et pendant que le pays défile, quelque part, une note reste ouverte sur un téléphone, horodatée 1er mai 2026 à 16h09, quatorze lignes, pas une seule case cochée.

( accroche-toi, ça va piquer )

Penser à sortir le poulet du congélateur. Retrouver les clés que personne n’a cherchées. Reprendre rdv dermato, avec “dermato” souligné en rouge par le correcteur, parce que même ton téléphone ne reconnaît pas ce boulot. Acheter un cadeau signé “de nous tous”. Lancer une lessive. Retrouver “le truc là”. Rappeler à Thibault son papier à envoyer. Localiser la gourde disparue depuis mardi. Acheter du liquide vaisselle. Vérifier qu’il reste du PQ. Rappeler à tout le monde ce qu’ils savent déjà. Organiser le week-end de mai en famille. Anticiper un problème qui n’existe pas encore.

Dernière ligne de la liste : “Respirer 2 min.” Et juste en dessous, une ligne vide, le curseur qui clignote. Parce qu’elle n’est jamais finie.

Le travail invisible, c’est quoi exactement ?

C’est celui qu’on ne paie pas. Qu’on ne note nulle part. Qu’on ne remercie pas assez. Mais sans lequel tout part en vrille.

Concrètement : penser aux courses avant qu’il n’y ait plus rien, prendre les rendez-vous, gérer les anniversaires, savoir où sont les clés, voir qu’il n’y a plus de PQ AVANT la catastrophe. Connaître par cœur les pointures et les allergies de toute la maison, se souvenir de l’anniv de la pote, de la belle-mère, du voisin, du chien. Le plus souvent en simultané : le prochain repas pendant ta douche, le rdv pédiatre pendant ta réunion, la liste mentale de ce qu’il reste à faire pendant que le reste de la famille regarde la télé.

Ce n’est pas “juste y penser”. C’est du temps, de l’énergie, et des notifications internes non-stop. C’est qui, c’est la meuf qui a 47 onglets ouverts dans sa tête ? Voilà. C’est elle.

Alors, 80 % du travail invisible, vraiment ?

On lit souvent que 80 % de ce travail-là serait porté par les femmes. On a cherché la source primaire, on ne l’a pas trouvée. Alors on te donne les chiffres de l’Insee à la place, et honnêtement ils suffisent largement.

Dans son étude publiée en novembre 2012 à partir de l’enquête Emploi du temps 2010, l’Insee mesure que 64 % des heures de travail domestique effectuées en France le sont par des femmes. Et plus on se rapproche du cœur du sujet (cuisine, ménage, linge, soins matériels aux enfants, gestion du ménage), plus la part grimpe : 72 %. Pas 80. Mais quasiment trois heures sur quatre au centre de la machine.

Le coup de massue arrive juste après. Une femme en couple avec au moins un enfant de moins de 25 ans consacre en moyenne 34 heures par semaine au travail domestique. Un homme dans exactement la même configuration : 18 heures.

34 hpar semaine de travail domestique, pour une femme en couple avec enfants
vs
18 hpar semaine, pour un homme en couple avec enfants

Et l’Insee pousse la comparaison jusqu’au bout, noir sur blanc : ces 34 heures sont comparables au temps moyen de travail rémunéré d’un homme dans la même situation, soit 33 heures. Elle fait un temps plein gratuit pendant qu’il fait un temps plein payé.

Donc, si on payait ma charge mentale, je serais blindée en fait ?

Affiche sérigraphiée rose et violette du 1er mai 1975, titrée « Giornata internazionale di lotta delle donne per il salario al lavoro domestico », avec une pyramide de femmes dessinées en blanc, un landau et une planche à repasser Affiche du collectif Lotta Femminista pour le salaire au travail domestique, Florence, 1er mai 1975 : rendez-vous piazza Santa Croce, exposition à 16h, projection et chansons à 21h30.

Pourquoi on en parle un 1er mai ?

Parce que le 1er mai n’est pas une fête, c’est une date de lutte. Le 1er mai 1886, aux États-Unis, des centaines de milliers de travailleurs se mettent en grève pour la journée de huit heures. Le 20 juillet 1889, la IIe Internationale socialiste décide de faire de chaque 1er mai une journée de grève et de manifestation pour le même objectif. Aujourd’hui en France, c’est le seul jour de l’année obligatoirement chômé pour tous les salariés, sans réduction de salaire possible. Le seul. Arraché, pas offert.

Et les Italiennes l’avaient compris avant tout le monde : dès 1974, les comités “Salario al lavoro domestico” défilaient un 1er mai pour réclamer un salaire au travail domestique. En France, à la même époque, le Mouvement de libération des femmes publie Le Torchon Brûle : un titre qui dit déjà tout du sujet.

Couverture du premier numéro du journal Le Torchon Brûle, 1971, illustration colorée en orange, violet et vert avec des mots comme « salope » et « la putain » repris en dérision Couverture du numéro 1 du Torchon Brûle, journal du Mouvement de libération des femmes (MLF), 1971.

Pourquoi le travail domestique n’est-il pas compté dans le PIB ?

Bonne question, parce que ces heures existent et sont même chiffrées. En 2010, environ 61 milliards d’heures de travail domestique ont été accomplies en France, contre 38 milliards d’heures de travail rémunéré sur la même période. Une fois et demie plus.

Sauf que le produit intérieur brut ne compte que ce qui passe par le marché. Tu paies quelqu’une pour faire ton ménage, ça entre dans le PIB. Tu le fais toi-même, ça n’existe pas. L’Insee a quand même fait le calcul : valorisé au Smic super-brut sur un périmètre intermédiaire, ce travail représente un tiers du PIB (de 15 % à 71 % selon la méthode retenue). L’industrie manufacturière française, elle, pesait alors 13 % de la valeur ajoutée.

Un tiers du PIB produit chaque année par des gens qui n’ont même pas le droit de dire qu’ils travaillent.

La rédac des Martines

Pas de fiche de paie. Pas de pause déj. Pas de RTT. Pas de “merci”.

Je suis indispensable, sauf quand il faut remercier quoi…

Charge mentale ou travail invisible ?

Deux mots voisins, deux réalités différentes. La charge mentale, c’est le coût psychique : penser en continu à ce qu’il y a à faire, tenir l’agenda de tout le monde dans sa tête. Le travail invisible, c’est le coût économique : des heures réellement produites, jamais payées, jamais comptées nulle part. On a déjà décortiqué la première de fond en comble dans notre article sur la charge mentale. Ce qui change tout, c’est l’endroit où tu poses le curseur.

qui vide le lave-vaissellequi doit y penser

Vazy, Gérard, je te laisse gérer…

Et si on laissait tout partir en vrille ?

Et si on laissait tout partir en vrille, histoire d’identifier le problème une bonne fois pour toutes ?

On y a toutes pensé. Sauf que l’expérience a un défaut de conception : quand ça part en vrille, ce n’est jamais celui qui n’a pas pensé au poulet qui ramasse. C’est l’enfant sans rendez-vous, le frigo vide, et la meuf à qui on demandera pourquoi elle “s’est laissée déborder”. La grève du zèle domestique se paie en culpabilité, et la facture arrive toujours à la même adresse. C’est pour ça que le sujet est politique, pas organisationnel : ce n’est pas une to-do list mal gérée, c’est un travail qu’on n’a jamais reconnu comme un travail.

Affiche du 1er mai 1975 en rose et bleu montrant la photographie d’une manifestation de femmes portant des pancartes « Salario al lavoro domestico » Affiche du Comitato Triveneto per il salario al lavoro domestico, Mestre, 1er mai 1975 : rassemblement piazza Ferretto à 14h30, théâtre et chansons à 15h, manifestation à 16h.

Qu’est-ce que ça coûte vraiment ?

Retourne voir le tableau de l’Insee, il dit tout. Cette même mère en couple fait 20 heures de travail rémunéré par semaine. Le père, 33 heures. Le temps de travail total est quasi identique des deux côtés, mais une seule colonne ouvre des droits : les heures payées cotisent, ouvrent des congés, des indemnités journalières, des trimestres de retraite. Les autres n’ouvrent rien. Elles s’évaporent. Et l’écart se creuse pendant quarante ans avant de se solder, très concrètement, au moment de la pension.

La prochaine fois qu’on te sort que les tâches ménagères “c’est du 50/50 maintenant”, réponds juste : l’Insee mesure que 72 % des heures du cœur des tâches domestiques sont faites par des femmes, et qu’une mère en couple y consacre 34 heures par semaine contre 18 pour un père. ( Popcorn prêt 🍿 on attend sa réponse )

2026, on souffle fort.

Si t’en as marre d’être celle qui pense à tout

La journée de huit heures n’est pas tombée du ciel : il a fallu la compter, la chiffrer, la réclamer, et se réunir pour le faire. La bonne nouvelle, c’est que tu n’es pas en train de mal t’organiser. Tu tiens un service public à toi toute seule. C’est très exactement pour ça qu’existe Les Martines, le réseau social entre femmes où on pose enfin les 47 onglets, où on se dit les vraies journées sans être jugée, et où on se fait des amies qui comprennent direct de quoi tu parles.

Envie de papoter charge mentale, boulot, famille ou n’importe quoi d’autre, et de rencontrer des meufs qui tiennent la même liste que toi ? Rejoins Les Martines, le réseau social où les meufs prennent toute la place. Viens lâcher ta charge mentale avec nous, et viens penser un peu à toi pour une fois 💜