Tu tapes « féminin de peintre » dans la barre de recherche. Ou « doctoresse ou docteure ». Tu hésites avant de dire ton propre métier à voix haute, parce que tu sais qu’il y a toujours quelqu’une pour te reprendre.
Alors autant te prévenir : ça va piquer. Dans son rapport de 2019, l’Académie française note elle-même qu’« autrice » a été employé du XVIe au XIXe siècle.
Ces féminins ont disparu de notre vocabulaire. Pas de notre histoire.
Peintresse, le mot que l’Académie documente elle-même
Délicieux : c’est l’Académie française elle-même qui raconte l’histoire de « peintresse », noir sur blanc. Le mot est employé dès le XIIIe siècle, d’abord pour l’épouse d’un peintre, puis du XVIe au XVIIIe pour une femme qui peint. En 1551, on traduit Boccace ainsi : « Thamyris fut en son temps une très excellente peintresse. »
Puis il s’est fait dégager. Au XIXe siècle, il n’est plus usité.
Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves, 1785. Les deux jeunes femmes sont ses élèves Marie Gabrielle Capet et Marie Marguerite Carreaux de Rosemond. Metropolitan Museum of Art, New York.
Merci simbachou84 pour l’ancrage 2026 : dans Clair Obscur: Expedition 33, jeu français sorti en avril 2025, l’entité qui terrorise la civilisation entière s’appelle la Peintresse. Personne n’a écrit à l’Académie.
La galerie de fantômes
Notairesse : attesté, employé, puis mort. On dit « une notaire », et basta.
Ministresse : oui, ça a existé. Sauf que ça servait surtout à désigner la femme DU ministre. Pas une femme ministre. 🤡
Consulesse : pareil, l’épouse du consul. Celle qui exerce la fonction, c’est une consule. Le mot n’a donc pas vraiment disparu : il a surtout changé de place.
Doctoresse : très porté après la Première Guerre mondiale, quand l’économie de guerre ouvre des professions entières aux femmes. Puis, à partir des années 1970-1980, les féminins en « -esse » sonnent dévalorisants et « docteure » l’emporte. Voilà pour « doctoresse ou docteure » : les deux ont été corrects, à cinquante ans d’écart.
Augusta Déjerine-Klumpke (1859-1927), première femme interne des hôpitaux de Paris, dans son laboratoire.
Chevaleresse : cadeau de lovellonh7 et emmanuelleboireau, et elles ont raison. Attesté dès le XIVe siècle, et ça ne désigne pas l’épouse d’un chevalier mais une femme qui a reçu l’ordre de chevalerie.
Les veuves qui tenaient la boutique
Orfèvresse existe depuis le Moyen Âge. En 1665, un contrat parle « au profit de la veuve Béraud, orfèvresse ». À Rennes, quand le maître orfèvre Claude Roysard meurt en 1753, sa femme fait biffer le poinçon du mari pour insculper le sien. Puis le mot s’est fait beaucoup plus discret, jusqu’à quasiment disparaître.
Imprimeuse est attesté dès 1651 : une veuve signe alors ses ouvrages « imprimeuse ordinaire de Son Altesse Royale ». Le mot, lui, a fini aux oubliettes.
Page de titre de La Vie de Monseigneur sainct Hierosme de Louis Lasseré, imprimé à Paris en 1541. Exemplaire conservé à la bibliothèque municipale de Reims.
Regarde le bas de cette page. Charlotte Guillard, veuve deux fois, a dirigé de 1537 à 1557 l’atelier du Soleil d’Or et sorti plus de 180 éditions. Honnêteté totale : de son vivant on ne l’appelait pas « imprimeuse », elle signait « veufve de feu Claude Chevallon ». Son nom en toutes lettres, et pas de titre de métier au féminin.
Gouvernante : le mot qui a changé de boulot
« Gouvernante » existe toujours. Mais pas DU TOUT dans le même sens. Marguerite d’Autriche reçoit la régence des Pays-Bas le 18 mars 1507 avec le titre officiel de « gouvernante », et gouverne jusqu’à sa mort en 1530. Aujourd’hui, une gouvernante ? Nounou ou femme de ménage. ( changement d’ambiance )
Marguerite d’Autriche (1480-1530), régente des Pays-Bas sous le titre de « gouvernante », peinte vers 1519 par l’atelier de Bernard van Orley.
Même histoire pour médecine, féminin de médecin avant de désigner… l’épouse du médecin. ( On sent que la priorité n’était pas exactement de lui donner un titre )
Philosophesse, rejeté parce qu’on y entendait « fesse »
Celui-là, on aurait aimé l’inventer. En 1676, le grammairien Gilles Ménage se demande encore très sérieusement s’il faut dire, d’une femme, philosophe ou philosophesse. Débat ouvert.
Et puis aux XVIIe et XVIIIe siècles, « philosophesse » se fait attaquer pour une raison absolument lunaire : on y entend le mot fesse. ( oui. C’est une des raisons invoquées )
Le miroir parfait vient de jeromelqhc : on nous explique que dans « écrivaine » on entend « vaine », alors que dans « écrivain » on entend « vain » et que ça n’a jamais gêné personne. Michaël Lessard et Suzanne Zaccour le notent : le même argument esthétique a emporté capitainesse, vainqueresse et peintresse, qui ne riment avec rien de douteux. L’oreille a bon dos.
Alors, pourquoi on ne dit plus ces mots ?
P’tet parce que le français n’a pas toujours été aussi « masculin » qu’on le croit.
Voici le monsieur qui résume parfaitement l’ambiance de 1689. Nicolas Andry de Boisregard, médecin et grammairien, publie cette année-là ses Réflexions sur l’usage présent de la langue françoise. Page 228 :
Il faut dire, cette femme est Poëte, est Philosophe, est Médecin, est Auteur, est Peintre ; et non Poëtesse, Philosophesse, Médecine, Autrice, Peintresse.
Nicolas Andry de Boisregard, Réflexions sur l’usage présent de la langue françoise, 1689
Cinq ans plus tard, en 1694, paraît le tout premier Dictionnaire de l’Académie française. Coïncidence ? On te laisse deviner qui a fini par décider de la norme.
Andry n’est pas le méchant solitaire de l’affaire, il durcit un mouvement plus large. Le plus savoureux, c’est sa méthode, assumée deux lignes plus loin : pour trancher, il faut « prendre conseil de l’oreille ». Trois siècles de vocabulaire professionnel réglés au feeling auditif.
Détail pour maitreblandineweck, qui nous écrivait être avocate et pas avocat, « comme ça on ne me prend pas pour un légume, tac », et rêver qu’on l’appelle Maîtresse : dans ce même passage, Andry trouve parfaitement correct qu’une femme ait été « mon Avocate ». Le mot passait la douane en 1689. Il a fallu bien plus longtemps pour qu’on la laisse plaider.
Et le plus drôle ?
Le féminin existait. Le problème, c’est qu’il ne plaisait pas à tout le monde. Jamais un souci d’un côté, ça coince direct de l’autre.
La chercheuse Aurore Evain, qui a reconstitué l’histoire du mot « autrice », a mis le doigt sur le mécanisme : le refus de ces féminins ne s’est pas joué sur la grammaire, mais sur la légitimité même des femmes à exercer. Plus la valeur sociale du masculin monte, plus le féminin s’évapore. ( Si t’as lu ce qu’on raconte sur la façon dont on parle des meufs au travail, tu commences à voir le pattern )
Et puis il y a le retournement que personne ne raconte. Le 28 février 2019, l’Académie française adopte à une large majorité un rapport où elle écrit qu’il n’existe aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers, celle-ci relevant d’une évolution naturelle de la langue « constamment observée depuis le Moyen Âge ».
Traduction 2026 : après trois siècles de veto, l’institution reconnaît qu’elle n’avait aucune raison grammaticale d’effacer autrice et peintresse. Elle ajoute qu’elle ne compte ni édicter de règles ni dresser de liste. Donc c’est l’usage qui tranche, donc c’est nous.
La prochaine fois qu’on te dit que « peintresse » ou « doctoresse » sonne bizarre, réponds juste : l’Académie française a écrit en 2019 qu’il n’y a aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers. Puis demande : « bizarre par rapport à quoi ? » ( Popcorn prêt 🍿 on attend la réponse )
En 2026, faut les choquer.
Ces mots n’ont pas besoin d’être inventés
Juste remis en circulation. Dis ton métier au féminin à voix haute, une fois, pour voir. Si ça gratte, c’est trois siècles d’habitude, pas une règle de grammaire. Et ça, ça bouge plus vite qu’un dictionnaire. C’est exactement pour ça qu’existent Les Martines, la safe place où les meufs parlent entre elles sans se faire corriger toutes les trois phrases.
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