Va chercher ta carte Vitale. ( on sait très bien que tu vas avoir la flemme d’aller chercher la tienne 👀 ) Regarde le tout premier chiffre du numéro, celui qui traîne tout seul devant les quatorze autres. Si t’es une meuf, c’est un 2. ( si t’es un mec, ça sera un 1 du coup. )
Ce chiffre n’est pas tombé du ciel un jour de réunion. Il a un auteur, une date, et une raison. Et une dinguerie de plus, tu vas encore halluciner.
Spécimen officiel de carte Vitale avec photo, diffusé par le GIE SESAM-Vitale. Sur le spécimen, elle s’appelle Nathalie Durand. Nous, on aurait mis Martine Queen.
Quinze chiffres, et un classement planqué dedans
Ton numéro s’appelle officiellement le NIR, numéro d’inscription au répertoire. Quinze chiffres : ton année de naissance, ton mois, ton département, ta commune, ton rang dans le registre, une clé de contrôle. Et devant tout ça, en première position, une seule case. Ton sexe.
Pas 1 et 0. Pas A et B. Un premier, et une deuxième.
En décembre 1934, tu n’existes pas
À l’origine, ce numéro n’a rien à voir avec la santé. C’est un matricule militaire. En décembre 1934, un officier des armées met au point un identifiant à douze chiffres, construit sur la date et le lieu de naissance, attribué aux garçons dès leur inscription à l’état civil. Objectif : sortir d’un fichier, très vite, toutes les classes d’âge mobilisables.
Les meufs ? Aucune obligation militaire, donc aucun matricule. Pas un chiffre. Pas une ligne. Invisibles sur le papier.
Ok donc personne nous calcule en 1934 en fait ?
Voilà. Personne.
En 1941, on te case en deuxième
Sept ans plus tard, le fichier change de vie : il devient un répertoire civil, censé recenser tous les Français. Recenser tout le monde, ça veut dire recenser les femmes aussi, donc pouvoir les distinguer des hommes déjà numérotés. Alors on ajoute un treizième chiffre en première colonne. 1 pour masculin, 2 pour féminin.
Lis bien l’ordre des opérations. On n’a pas ajouté le 2 pour t’inclure, mais pour ne pas te confondre avec ceux qui étaient déjà comptés. Sept ans après, comme une pièce rapportée.
Un chiffre neutre peut-être ?
Même pas envisagé.
Page du répertoire du Service national des statistiques, commune de Reims, année de naissance 1886. Colonne « numéro d’identification » : Jeanne Eugénie est en 2, Fernand Camille est en 1. Archives départementales de la Marne.
Et la première colonne ne s’arrêtait pas à 2
Il faut être précise ici, c’est la partie la plus sombre du dossier. Sous Vichy, cette case ne code pas que ton sexe, elle code aussi ton statut. Une notice du Service national des statistiques datée du 6 novembre 1941 fixe la liste noir sur blanc : 1 et 2 pour les citoyens français, 3 et 4 pour les « sujets français indigènes non juifs », 5 et 6 pour les « sujets français indigènes juifs », 7 et 8 pour les étrangers. Impairs pour les hommes, pairs pour les femmes, à chaque ligne.
Il a fallu la Libération, en mai 1945, pour que cette case soit ramenée au seul sexe.
« Gnagnaga, ça va, c’est juste administratif »
Le souci n’est pas qu’un médecin ait besoin de connaître ton sexe pour te soigner. C’est que cette info finit gravée à vie dans ton identifiant administratif, alors qu’elle aurait très bien pu rester dans ton dossier médical, le temps du soin.
Et tant qu’on y est : jusqu’au 1er janvier 2016, sans activité, ta couverture santé ne passait pas par toi mais par le statut d’ayant droit de quelqu’un d’autre. Juridiquement, ce statut n’était pas genré, et des mecs au chômage ont bien été couverts par la sécu de leur femme. Dans les faits, c’étaient massivement des femmes. Il a fallu la protection universelle maladie pour que toute personne majeure résidant en France ait des droits à son nom à elle. Pas en 1950. En 2016. ( On huuurle !!! )
Alors… qui a décidé ça, au juste ?
Je sens que personne va être étonnée.
Il s’appelle René Carmille. Polytechnicien, officier, spécialiste des machines à cartes perforées, un peu les ancêtres des ordis. Son boulot : compter des millions de gens, et vite. Le 1 et le 2, c’était un outil de tri.
Et il ne mérite pas le rôle du méchant. Chef du Service national des statistiques sous Vichy, il a fait traîner pendant trois ans l’exploitation des fichiers du Commissariat général aux questions juives, et alimenté le réseau de résistance Marco Polo. Arrêté le 3 février 1944, interrogé par Klaus Barbie, déporté à Dachau, il y meurt du typhus le 25 janvier 1945.
Il a construit un outil rapide. Ce qui s’est passé ensuite, c’est que plus personne n’y a touché.
1985, une ministre écrit à l’Insee
En 1985, Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, proteste officiellement auprès du directeur de l’Insee contre cette codification qui place les femmes en deuxième position. Réponse officielle : c’est conforme à la norme ISO/CEI 5218. Réponse officieuse transmise à son cabinet :
« C’est à vous de décider si, symboliquement, le code 0 est préférable au code 2 pour le sexe féminin. »
Réponse officieuse de l’Insee au cabinet d’Yvette Roudy, 1985
Le choix, c’était donc le 2 ou le zéro. Merci, on va y réfléchir. Et le meilleur : cette norme ISO date de 1977. Le 2 français, lui, de 1941. L’Insee justifiait une habitude de trente-six ans par une règle écrite bien après coup.
Ailleurs, on fait très bien sans
Aux États-Unis, le numéro de sécurité sociale existe depuis 1936 : neuf chiffres, trois blocs, qui n’ont jamais encodé le sexe de personne. En Ontario, les cartes santé n’affichent plus la mention du sexe depuis juin 2016, décision assumée pour garantir un traitement équitable aux personnes trans et non binaires. Elles marchent exactement pareil depuis.
En France, changer ce chiffre suppose d’abord de faire modifier la mention de son sexe à l’état civil : une procédure démédicalisée depuis la loi du 18 novembre 2016, mais qui passe toujours par le tribunal judiciaire. Et en attendant, à chaque pharmacie, à chaque formulaire, ton numéro peut te mégenrer pendant des années.
Personne ne demande de tout recasser. Juste d’arrêter le blabla binaire sur les numéros à venir. Ce n’est pas une fatalité technique : la France a juste eu la flemme de s’y mettre, depuis 90 ans.
La prochaine fois qu’on te sort que l’administration est neutre, réponds juste : le premier chiffre de ta carte Vitale vient d’un fichier militaire de 1934 où les femmes n’apparaissaient nulle part. ( Popcorn prêt 🍿 on attend les réactions ) En 2026, faut les choquer !
Le bon côté du truc
90 ans plus tard, ce 2 n’a plus aucune utilité pratique. Un fossile administratif qui ne dit strictement rien de ce que tu vaux. ( Et puis 2 > 1, on pose ça là 😈 )
Ici, personne ne va te ranger dans des cases. C’est un peu tout le principe de Les Martines, le réseau social entre femmes : un endroit sans numéro d’ordre ni case à cocher, juste des meufs qui papotent de ce qui les traverse vraiment.
Envie de papoter histoire, droits des femmes, ou juste de rencontrer d’autres meufs et te faire des amies qui trouvent ça aussi zinzin que toi ? Rejoins Les Martines, le réseau social où les meufs se retrouvent entre elles et prennent toute la place.




